L'Eglise Missionnelle

La réflexion n’est pas nouvelle. En tout cas pas pour les missiologues. Je dirais même que la réflexion est immédiate, dès lors que l’ecclésiologie est repensée à partir de la missiologie. Mais de quoi parle-t-il ? De l’Eglise missionnelle bien-sûr !


Attention, jargon anglo-saxon en vue ! Les amis de Jacques Toubon grincent des dents…


Mais ce n’est quand même pas de ma faute si Lesslie Newbigin, un Britannique, a tiré le premier sur la sonnette d’alarme ! Comme dit la pub dans le métro, « arrêtons de massacrer l’Anglais ! »


Bref, que s’est-il passé au juste ? Après 40 ans passés sur le champ missionnaire en Inde, Newbigin redécouvre en 1974 une Angleterre qui n’est plus la même que celle qu’il avait quittée entre les deux guerres. Il avoue même : « la situation est encore plus difficile que celle que j’ai rencontré en Inde. Il y a une indifférence vis à vis de l’Evangile qui est plus dure à contrecarrer que l’opposition... L’Angleterre est une société païenne et le développement d’une entreprise vraiment missionnaire contre cette forme redoutable de paganisme est le plus grand obstacle intellectuel et pragmatique auquel doit faire face l’Eglise. »


Les vagues du pluralisme et du sécularisme ont déferlé sur les côtes Britanniques, laissant l’Eglise Anglicane empêtrée dans l’ère de la chrétienté, alors que la société qui l’entoure en est sortie depuis belle lurette. Newbigin tire sur la sonnette d’alarme, et lance un défi à son Eglise. Dans son livre "De l’autre côté de 1984" : Questions pour l’Eglise, le missiologue-apologète analyse avec justesse que « si l’Eglise Catholique Romaine a su dresser des barricades contre le mouvement des Lumières, les Eglises Protestantes ont lentement mais sûrement abandonné le contrôle de la sphère publique, cédant aux injonctions des Lumières, et se sont retirées dans la sphère du privé, survivant bon an mal an. » Les protestants ont croqué la pomme de la modernité, Kant a réussi son pari.

 

Nous sommes bels et bien en postchrétienté. Même en France. Extrait d’une conversation avec un père de famille lors du traditionnel repas de fin d’année à l’école maternelle de Veigné.
Richard s’assied à côté de moi. J’aime bien Richard, c’est l’archétype du gars super cool. Prof dans un lycée en semaine, champion de planche à voile le week-end. En face, il y a son épouse qui a fait le choix de quitter sa place au CNRS pour élever ses enfants à la campagne. Comme elle est spécialisée en imagerie cérébrale, je lance la conversation sur le terrain des neurosciences pour tenter de démêler l’épineuse question du bio déterminisme. Pour une fois que j’ai un expert de calibre en face de moi ! Quelle aubaine !
Après quelques merguez, chipolata et autre tourte aux lardons, Richard se tourne vers moi et me dit :
– Tu sais, j’en connais pas beaucoup des gars comme toi qui croient encore en Dieu. Non, si je réfléchis bien, je crois que tu dois être le seul que je connaisse ! Moi, ça m’a même pas traversé l’esprit de faire baptiser mes gamins. Pour nous, Dieu n’est même plus à l’ordre du jour.
Comme si Dieu était sorti de son vocabulaire. Je regarde mon hamburger. Je me sens aussi ratatiné que lui.

 

Pas facile de parler de sa foi aujourd’hui. Il faut tout redéfinir ! Dieu, Eglise, Jésus, Paradis, Enfer, Foi… Autant de mots qui véhiculent des images aux antipodes de la Bible ! Si je dis à mon voisin : « je crois en Dieu, et j’aime aller à l’Eglise », il traduit « il croit dans quelque chose qui n’existe pas, et il adore s’ennuyer le dimanche matin ! » Pas étonnant qu’il change de trottoir la prochaine fois qu’il me voit ! De là à se dire « Je suis réaliste, ce qui pour moi est une certitude ne serait pour les autres qu’une hypothèse, au mieux un signe de folie au pire, à coup sûr l’objet de toutes sortes de critiques et railleries. Alors à quoi bon. Je garderai ça pour moi », il n’y a qu’un pas…

 

Sauf que Newbigin ne nous laisse pas ce choix. Dieu non plus. Car notre mandat demeure, en chrétienté comme en postchrétienté. Il nous faut annoncer Christ comme Seigneur. Alors comment procéder ? Par quel bout commencer ?

 

Christologie : vivre la Seigneurie de Christ


Le XXe est marqué par la montée en puissance du pluralisme (bonne chose) et du sécularisme (mauvaise chose).
Evoluer dans un environnement pluraliste n’est pas nouveau. Tel était déjà le cas pour l’Eglise avant 325. Mais là où les choses se compliquent, c’est lorsque le pluralisme est accompagné par un sécularisme idéologique, qui repousse toujours plus loin l’expression de la foi dans la cité. Les premiers chrétiens avaient une vision forte de l’Eglise de Dieu (ecclesia theou). Ils auraient pu éviter la persécution s’ils l’avaient reléguée au rang de thiasoi (fraternité). Mais cela signifierait que Christ est un seigneur parmi d’autres seigneurs (César étant le Seigneur par excellence). Et c’est au prix de leur vie qu’ils ont refusé de faire ce choix là.
Combien de nos paroissiens seraient prêts à tenir ferme devant César aujourd’hui ? Bien sûr, Christ est Seigneur dans nos vies, mais jusqu’où ? Combien de chrétiens souffrent de syndrome dichotomique, genre ce que je fais lundi n’a absolument rien à voir avec ce que je vis dimanche entre 10h30 et 12h15. Il nous faut retravailler la christologie, affirmer que Christ veut être Seigneur aussi bien dans notre vie privée que dans notre vie publique, qu’il n’y pas d’antithèse entre sacré et séculier, que nous n’allons pas au temple le Dimanche matin mais que nous emmenons le temple avec nous (1 Cor 3.16), partout, y compris au travail ! A l’aube du 500e anniversaire de Calvin, rappelons-nous son exhortation à considérer notre travail, notre vie entière, comme faisant partie intégrante de notre mission divine.

 

Missiologie : développer des réflexes missiologiques


Alan Hirsch, dans son excellent ouvrage Chemins oubliés propose le schéma explicatif ci-dessous.



Il apparaît clairement que la sortie de la modernité s’accompagne par une augmentation de la distance entre la culture biblique (m0) et la culture postmoderne (m3-m4). Les sondages sur la pratique de la foi catholique en France publiés en début d’année confirment la tendance. Nous ne sommes que 10% de Français à aller à l’Eglise le dimanche matin, toutes tendances confondues ! Ce qui veut dire que 90% font autre chose, comme organiser des promenades pour parents d’élèves, courir des semi-marathons, fouiner aux vides-greniers (je confirme, un jour, je me suis laissé tenté par ma femme. A ma grande surprise, j’ai découvert tout un pan de la société que je ne connaissais pas, ceux qui essaient de s’habiller pour 5 euros par mois).


Et que dire de nos soirées d’évangélisation ? Force est de constater que la majorité de ceux qui répondent à nos invitations se situent dans la fourchette m0-m1. Hirsch constate que nos Eglises pêchent dans un bassin qui ne fait que rétrécir !


La bonne nouvelle ? Nos missionnaires ont vu pire ! Il nous faut donc appliquer en France ce que nous avons appris sur le champ missionnaire, redécouvrir des réflexes missiologiques qui conduiront notre réflexion en postchrétienté. Par exemple, celui de l’intentionnalité. Comment cultiver notre vie communautaire tout en restant intentionnellement engagé dans la société ? Il suffirait que quelques volontaires du groupe de dames de l’église s’inscrivent ensemble à l’aquagym du quartier, pour découvrir qu’un bon nombre de femmes vivent seules et ne désirent rien de plus au monde que de les rencontrer !

 

Ecclésiologie : travailler sur 3 axes


Lorsque l’on me demande de décrire notre Eglise FM de Tours, je parle de « mosaïque tribale ». Nous vivons l’unité du corps de l’église dans une diversité sociologique extrême. Il y a la tribu des artistes qui dorment le jour et vivent la nuit, des jeunes parents qui se couchent claqués après le journal de 20h et qui arrivent en retard au culte, des célibataires dans la quarantaine mariés-séparés qui ne comprennent pas pourquoi tout le monde s’empresse de partir après le culte, des étudiants qui voudraient tellement que l’Eglise se fasse autour d’un grand plat de pâtes, sans parler de ceux qui vivent en fauteuil roulant qu’on oublie souvent à Noël, des traditionnels qui n’imaginent pas que le culte soit un autre jour que dimanche, etcetera etcetera… Si nous voulons vraiment prendre le commandement de Christ au sérieux (celui de faire de toutes les nations des disciples, en commençant par ceux qui sont déjà dans nos Eglises), alors il faudra user de patience et d’ingéniosité !


C’est pour cela que nous découpons notre travail sur 3 axes, sociologique, géographique et humanitaire.

  • Sociologique : de par le constat de notre hétérogénéité, nous laissons la liberté à chaque tribu d’organiser sa vie d’Eglise et son évangélisation en fonction de son rythme de vie (les étudiants le samedi soir, les artistes le jeudi matin, les dames le mardi après-midi, les parents chez eux le soir).
  • Géographique : nous voulons multiplier l’expression locale de l’Eglise en développant l’idée de « paroisses de quartier » afin d’être au plus près des gens qui nous entourent. Rien qu’à Tours Nord, il nous faudrait 7 « paroisses de quartier » pour atteindre l’objectif d’une Eglise pour 10 000 habitants. Il y a de la marge !
  • Humanitaire : nous veillons à ce que la proclamation de l’Evangile soit toujours accompagnée du geste de compassion. Comme le rappelle avec force la Déclaration de Lausanne, « l’évangélisation et l’engagement socio-politique font tous deux partie de notre devoir de chrétien. Tous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ. » Notre collaboration avec la maison de la solidarité de Tours Nord, association laïque, s’inscrit dans cette dynamique là.

 

En tant que responsables d’Eglise, nous sommes prêts à voir émerger dans chacune de ces expressions d’Eglise un possible embryon d’Eglise. Notre responsabilité est d’encourager nos paroissiens à vivre leur foi là où ils sont, et de prier pour que Dieu suscite au milieu d’eux une expression d’Eglise.

 

La formule magique ? Christologie --> Missiologie --> Ecclésiologie. « Notre Christologie nourrit notre missiologie, qui à son tour façonne notre ecclésiologie. Si nous ne respectons pas cet ordre et laissons nos présupposés sur l’Eglise qualifier notre sentiment de finalité et de mission, nous ne pourrons jamais être des disciples de Jésus, et nous ne serons jamais authentiquement missionnel. »


Voilà une proposition qui plairait bien à Newbigin. Et à Dieu aussi.

 

Raphael Anzenberger

 


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